Artiste/Groupe:

The Mute Gods

CD:

Tardigrades Will Inherit The Earth

Date de sortie:

Février 2017

Label:

Inside Out

Style:

Rock Progressif

Chroniqueur:

Olphuster

Note:

13/20

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C’est avec une certaine curiosité que j’ai abordé The Mute Gods, ayant déjà eu vent d’un groupe lancé par Nick Beggs avec Marco Minnemann. La sortie récente de Tardigrades Will Inherit The Earth était ainsi l’occasion parfaite de jeter une oreille à cette jeune formation qui réunit ces deux pontes du prog et Roger King, claviériste de Steve Hackett.

Une écoute en diagonale de Do Nothing till You Hear From Me, premier album du groupe sorti en 2016, m’a tout de même laissé un goût de neoprog assez standardisé, sans pour autant aller jusqu’à parler d’easy listening. L’album Tardigrades Will Inherit The Earth était quant à lui décrit pendant son écriture comme un opus plus sombre, un album « aussi furieux qu’un serpent à sonnettes à la queue coincée dans une porte de voiture » déclarait avec humour sur Facebook Nick Beggs vers la fin 2016. Mon premier contact a donc été le single We Can’t Carry On avec le clip à paroles réalisé pour l'occasion à partir d'images d'archives qui entremêle le visage de Trump, des images d’attentats, de guerre et de catastrophes naturelles. Tout un programme !

On commence donc par Saltatio Mortis, une piste orchestrale aux allures de BO filmique ou vidéoludique. Un orchestre symphonique fait de nappes de cuivres et de cordes répète un ostinato qui crée une tension palpable, ponctué par quelques notes de célesta qui donnent un côté enlevé aux transitions. Avec cette intro, je m’attends presque à entendre émerger une voix-off qui m’explique les tenants et les aboutissants de plusieurs siècles de conflits entre un empire et une coalition de rebelles avant de me laisser savourer l’histoire qui s’annonce.

Un triton ouvre le premier morceau complet, rythmé par des fills de batterie abracadabrants auxquels on reconnaît la patte de Minnemann, mais la signature rythmique reste assez linéaire au cours du morceau. La basse est cependant volubile sur les couplets et l’ensemble est empreint d’une teinte définitivement très Dream Theater. On y reconnaît la famille esthétique de Minnemann, concentrée sur la virtuosité dans l’exécution, mais qui se retrouve souvent dans des structures générales très pop et linéaires – si l'on fait abstraction de ses projets plus personnels comme The Aristocrats, où la virtuosité prime clairement. La voix ténor assez délicate de Nick Beggs apparaît, quelque peu contrastante avec le ton global du morceau. On ne peut s'empêcher de remarquer une tonalité très post-rock dans la voix clean et ses harmonisations chorales.

Le morceau se termine en suspens, et on enchaîne sur les premières notes overdrivées du single We Can't Carry On. Alliée aux visuels du clip, on remarquera la verve alarmiste et engagée de Beggs, dont le second album avec The Mute Gods tourne toujours autant autour de thèmes tels que l'appel à la paix, à l'entraide et à l'empathie, mais surtout à la prise de conscience des enjeux de notre temps, à l'opposé du déni constant dans lequel nous tendons à nous enfermer par confort. Des thèmes qui ne sont peut-être ni originaux ni novateurs, mais qui partent d’une bonne intention et d’un positionnement de l’artiste par rapport à son époque, même si le traitement qui en est fait derrière peut paraître quelque peu artificiel. We Can’t Carry On est ce qu’on attend d’un tube avec son riff catchy. La voix dans les mediums y a un peu cette texture post-humaine d’automate ou de clone, en tout cas de porte-parole lambda d’une humanité à la dérive. Sur le refrain, la tension accumulée pendant les couplets éclate avec entrée des chœurs. On notera que la voix de Beggs, lorsqu’elle monte dans les aigus sur le bridge intermédiaire, se distingue beaucoup plus et trouve toute sa personnalité – c’est une remarque qui s’applique à peu près à tout l’album. Ici, une mélodie aux accents quelque peu baroques empreinte d’émotion vient apporter une légère progression au morceau avant de boucler la boucle. Mais encore une fois, si le riff initial vend quelque peu du rêve, le titre reste un tube correct sans plus.

Un riff passé au phaser et une voix disto sont les ingrédients du morceau suivant qui nous fait basculer plutôt du côté de l’indus ou du post-punk. On reconnaît dans The Dumbing of the Stupid des influences probablement héritées du parcours musical de Nick Beggs notamment dans le groupe de new wave Kajagoogoo. Sa voix polyvalente jongle entre des médiums corrosifs grâce à la disto et des envolées lyriques en chant clair, dans un va-et-vient qui fonctionne très bien, rythmée par le groove entraînant des guitares et surtout de la batterie massivement précise et virevoltante de fills déroutants. De sympathiques solis de guitare endiablés viennent agrémenter les bridges intermédiaire et final, avec un « Listen to me now » qui a un peu l’effet d’un screamer sorti de nulle part aux alentours de la fin. Un morceau en bref assez dynamique, peut-être un peu à la marge des "standards" du prog si l’on peut dire, mais qui rythmiquement et mélodiquement porte une bonne énergie, simple et spontanée.

C’est une guitare clean avec chorus qui vient nous cueillir à la sortie de cette excursion « new-wavienne », pour Early Warning, un morceau clean agréable qui vient faire respirer la progression du LP. On remarque encore une fois que la voix de Beggs, au timbre assez doux, se prête beaucoup plus à des ballades comme celles-ci, là où l’on ressent au contraire un certain décalage avec les instrumentations rock trop « volumineuses ». C'est d'ailleurs une critique que j'aurais tendance à appliquer à l'ensemble de la sphère post-prog actuelle, où l’on a parfois l’impression d’assister à un collage un peu trop artificiel entre sections instrumentales et vocales qui rend le tout sans saveur ni personnalité. Ici en tout cas, le ton plus intimiste fonctionne beaucoup mieux, avec quelques notes de glockenspiel haut perchées accompagnées de flûtes, qui donnent une atmosphère aérienne et planante à l’ensemble, porté malgré tout par une basse qui conserve sa bonne assise. On ne peut s’empêcher de penser à Steven Wilson en entendant une voix chantonner l’unisson de cette mélodie mélancolique à souhaits. Les arrangements orchestraux avec les chœurs viennent également nous titiller, ils restent discrets quoique éloquents, et donnent un peu plus de profondeur à l’espace sonore du morceau.

On s’arrête abruptement, pour enchaîner sur un riff electro-rock avec une guitare lead haut perchée sur le morceau-titre. La voix, grave pour une fois, surprend par son côté très robotique qui va de pair avec les paroles très simples – et même simplistes, il faut le dire. Tout aussi surprenant, on reconnaît sur le refrain des influences qui flirtent avec la synthpop, la new wave encore, mais aussi des airs de Kraftwerk pour le chant très cadré et overdubé, comme pour créer un semblant d'effet vocoder.
The Window Onto The Sun s’ouvre par un duo piano et glockenspiel qui joue avec la panoramique sonore, puis... un didgeridoo ? Passée cette curiosité, un riff un peu western folk à l’acoustique et un duo vocal octavié prennent le relais. On y trouve une tonalité assez « positive pop-rock » qui jalonne aussi globalement l’album – même lorsque les thèmes abordés sont plutôt sérieux ou graves –, ce qui ne plaide pas beaucoup à mon sens pour ce côté sombre qui avait été annoncé. On relèvera la prosodie intéressante de « Window onto the sun » lors des refrains, mais aussi lors du bridge intermédiaire où un synthé de chœurs en arrière-plan vient apporter un peu de tension et de progression à l’ensemble. Une sympathique pièce pop qui égaye justement par sa tonalité printanière.

Après l'instrumental Lament qui conjugue guitare clean et piano, nous passons à The Singing Fish of Batticaloa. Inspiré d'une légende prenant place à Batticaloa (Sri Lanka) où l'on pourrait entendre les poissons chanter dans la baie lors des nuits de pleine lune, il s'agit d'une nouvelle mélopée aux accents pop dont les sonorités évoquent effectivement une traversée marine dans des eaux tropicales. On peut notamment relever le passage intermédiaire mélodique et calme où la voix s'illustre une fois encore dans toute sa finesse. The Andromeda Strain remet une couche instrumentale de dynamisme avec un bon riff de basse des familles autour duquel s'ébaudissent la guitare et une pléthore de synthés, mais pour une très courte durée puisque le morceau ne fait que trois minutes et enchaîne d'emblée avec le dernier morceau de ce LP, Stranger Than Fiction, un air doux parfaitement taillé pour le chant de Nick Beggs. Une certaine candeur se dégage de ce titre, à l'ambiance songeuse et quelque peu féérique de par les chœurs d'enfants qu'on y entend par endroits, en particulier par sa structure, son esthétique et son harmonie, qui n'ont rien de révolutionnaire ou de novateur – pour exemple, le piano numérique accompagnant le refrain qui dissimule à peine son petit côté lounge –, mais qui s'assument très bien comme tels. Cette mélopée pop flottante s'achève en suspens sur des notes de piano aériennes, presque stellaires, qui semblent nous inviter à prolonger la rêverie dans de lointaines contrées imaginaires.


Deux impressions s'affrontent après l'écoute de cet album.
Pour le fan de prog à qui le crossover Nick Beggs et Marco Minnemann vendait du rêve, cet album est clairement déceptif de par le peu de créativité dont il recèle : structures galvaudées, mélodies pop-touch et morceaux globalement un peu prétentieux et sans grande profondeur. On s'attend à être surpris en voyant l'album estampillé "rock progressif", et l'on se retrouve plutôt avec un arsenal de chanson pop avec quelques grooves et audaces rythmiques ça et là, mais certainement pas assez pour ressentir cette ivresse et ce côté organique qui fait le charme du prog. Mais d'un autre côté, si l'on s'aventure dans ce nouvel opus comme dans un album de pop-rock empreint de variété, d'énergie et d'une personnalité, quoiqu'on puisse croire y entendre beaucoup de "déjà-vu", Tardigrades Will Inherit The Earth prend tout de suite une autre couleur et, à force d'écoutes, devient une agréable bande originale pour dynamiser ces entre-deux, ces moments perdus de blues ou de vague à l'âme, et nous ramener les pieds sur Terre tout en gardant la tête dans les étoiles.

Tracklist de Tardigrades Will Inherit The Earth :

01. Saltatio Mortis
02. Animal Army
03. We Can't Carry On
04. The Dumbing Of The Stupid
05. Early Warning
06. Tardigrades Will Inherit The Earth
07. The Window Onto The Sun
08. Lament
09. The Singing Fish Of Batticaloa
10. The Andromeda Strain
11. Stranger Than Fiction

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