Pendant des années, le groupe écossais Cnoc An Tursa a rôdé en périphérie de ma conscience musicale. J’appréciais les quelques morceaux que j’avais entendus, et leur nom revenait souvent dans mes pérégrinations parmi des groupes similaires. Pourtant, leur discrétion studio m’avait tenu à distance, à mesure que mon appétit pour le folk Metal grandissait, je n’avais pas envie de tomber raide dingue d’un groupe qui semblait aussi pressé de sortir un album qu’un Highlander de quitter son kilt par grand vent.
Mais avec A Cry for the Slain, finies les inquiétudes : après neuf ans de silence (un délai digne d’une gestation de licorne écossaise), le trio nous gâte avec son troisième opus. Et force est de constater qu’ils n’ont rien perdu de leur magie. Depuis vingt ans, Cnoc An Tursa distille la même recette envoûtante – un mélange de black Metal enragé, de folk mélancolique et de grâce sauvage, le tout saupoudré d’une passion qui ne s’éteint pas.
Avec ce nouvel opus, Cnoc An Tursa marie les paysages sonores de ses deux précédents disques pour accoucher d’une œuvre qui navigue entre eux. The Giants of Auld, leur premier album, avait révélé au monde leur folie highlandaise, des orchestrations enlevées mariées à la puissance du Black Melo. A Cry for the Slain s’inspire davantage de ce premier jet, avec une écriture plus directe que les atmosphères mélancoliques et envoûtantes de The Forty Five. Pourtant, la tristesse de ce dernier persiste, teintée d’une douceur amère : des mélodies triomphales dansent entre des chœurs nostalgiques et des évocations désolées. Si les trois albums portent la griffe incontestable du groupe, ce dernier en synthétise les forces pour offrir leur meilleur travail à ce jour.
Cnoc An Tursa y déploie toute sa maestria éthérée, mêlant black Metal corrosif, mélodies traditionnelles et une beauté à fendre l’âme. Leur talent ? Savoir créer une musique à la fois qui capte dont on perçoit la sincérité, et plus j’écoute A Cry for the Slain, plus j’en savoure la splendeur brutale et les harmonies délicates. Dès le deuxième morceau, The Caoineag, le bon ton est donné avec ses vagues déchaînées et guitares saturées de réverb. Puis viennent les voix féminines pleines de douleur, qui enflent en un crescendo inéluctable avant d’exploser dans les trémolos furieux et les drapements gutturaux de The Caoineag. Le groupe joue sans cesse avec les contrastes, opposant la rage du black Metal à la mélancolie contemplative, navigant avec brio entre complexité atmosphérique et émotion pure. Le tout pourrait bien donner l’envie aux fans d’entamer une black farandole, très proche de l’univers d’Insomnium.
C’est peut-être sur Baobhan Sith et Alba in My Heart que leur maîtrise éclate le plus : gestion des dynamiques, tension savamment dosée, avec des sommets et des vallées en 3D réelle. Et comment ne pas mentionner Am Fear Liath Mòr, cette piste qui pourrait devenir votre préférée ? Ce morceau possède une ossature rare en matière de composition, avec des lignes mélodiques si habiles qu’elles évoquent à la fois Love Will Tear Us Apart de Joy Division, les harmonies d’Iron Maiden et l’énergie sombre de Meadows End… tout en restant indéniablement du Cnoc An Tursa pur jus, l’Ensiferum du sombre en quelque sorte.
Cependant, malgré tant de qualités, A Cry for the Slain trébuche sur Na fir Ghorma, et ce dès le début de l’album. À leur décharge, ce morceau souffre surtout de la comparaison avec les titres qui suivent, tous dotés d’une identité forte et d’une écriture irréprochable. Na fir Ghormacommence pourtant bien : trémolos frénétiques et vocaux acides promettent monts et merveilles… avant que le tempo ne s’essouffle. Puis le morceau se déshabille, laissant place à un chant hétérogène et à une section rythmique qui s’amuse en solo – un noyau solide, mais qui manque cruellement de fil conducteur mélodique ou émotionnel pour tout lier. À part ce petit accroc, très court heureusement, aucune autre ombre au tableau. La production est puissante, intelligente et équilibrée, la durée de 44 minutes est parfaite, et l’album se réécoute sans jamais lasser.
Cnoc An Tursa brise son silence de neuf ans avec panache, et les fans ont de quoi se réjouir. Quant à moi, fraichement converti, je ne peux que regretter de ne pas les avoir découverts plus tôt. Mais rattraper le retard en explorant leur discographie, A Cry for the Slain en tête, m’a procuré une joie presque païenne. Un album virevoltant, à la sombritude enjouée. Chapeaux bas les artistes pour cette si belle contribution à la chose Metal.
Espérons qu’ils ne nous feront pas attendre aussi longtemps pour la suite… En attendant, je me console en me disant que l’on risque de les croiser en Fest bien rapidement ....
Tracklist de A Cry for the Slain :
01. Na fir Ghorma 02. The Caoineag 03. Cailleach and the Guardians of the Seven Stones 04. Baobhan 05. Am Fear Liath Mòr 06. Alba in My Heart 07. Address to the Devil 08. The Nine Maidens of Dundee