Il y a des retrouvailles qui vous serrent le ventre avant même qu’elles n’aient lieu. Ces moments où, après dix ans, quinze ans, une éternité, tu te retrouves face à un vieux complice, le cœur battant à tout rompre. "Est-ce que la magie sera toujours là ?" Tu as une inquiétude, ou tout du moins une appréhension. Peur que le temps ait usé ce lien unique, peur que les souvenirs soient plus forts qu’un présent devenu plat. Et puis…enfin tu franchis la porte. Un regard, un sourire, et paf c’est l’étincelle — tout revient. Les rires, les silences complices, cette alchimie indescriptible qui n’appartient qu’aux gens qui s’aiment. Pas besoin de forcer, pas besoin de jouer un rôle. C’est comme si le temps n’avait jamais déroulé son rouleau compresseur.
Et dans notre monde alors, celui du domaine musical ? Il y a les retrouvailles, et puis il y a les retrouvailles. Tout pareil donc. Alors il y a ce moment où la voix de Lisa Johansson revient sur un disque de Draconian après quinze ans d’absence, et là, paf — vous devriez comprendre, avec une clarté foudroyante, que le mot que vous cherchiez n’était ni « retour », ni « comeback », ni même « réunion ». Non, non, c’est restauration. Comme si un morceau de vous, que vous ne saviez même plus nommer, venait de se réinstaller dans votre âme. Six ans après Under a Godless Veil — un album que toute la communauté des fans de gothic Doom a encensé comme un chef-d’œuvre tardif, voire le chef-d’œuvre de Draconian — les voilà de retour. Et pas seulement pour faire joli.
I Welcome Thy Arrow ouvre cette symphonie Doom, et le fait avec la patience et l’assurance de ceux qui maîtrisent leur art depuis trente ans. Pas de fanfare, pas de « Ta-daa ! » tape-à-l’œil. Non, juste des guitares mélodiques et lourdes qui flottent dans un brouillard de claviers célestes, et puis, comme par magie, la voix de Lisa émerge. On dirait qu’elle vient à la fois de très loin et de très profond. L’alchimie avec Anders Jacobsson se réactive en deux secondes chrono. Cette complicité vocale, c’est du sur-mesure, forgé par des années de vie partagée, pas un truc que tu peux répéter en studio, même après dix cafés.
Avec The Monochrome Blade, on passe à l’énergie quantique, forcément lourde, bien Doom, avec un rendu plus sombre, plus théâtral. La voix de Lisa Johansson s’élève au-dessus de riffs lourds et résonnants, tandis que les growls de Jacobsson frappent avec une densité appuyée. Le duo vocal, à son apogée, est tout simplement majestueux. C’est là, sur ce morceau, que vous pourriez avoir la révélation vous rappelant à quel point cette combinaison avait pu nous manquer. Les guitares d’Ericson et Nord sont implacables, mélodiques, techniquement monstrueuses… mais sans jamais devenir démonstratives. Chouette morceau somme toute, mais un peu moins captivant que le reste du brûlot en ce qui me concerne.
Anima introduit une troisième voix, celle de Daniel Änghede. Cette piste le fait avec une intelligence structurelle qui force l’admiration. Le morceau se construit sur six minutes et demie comme une symphonie. Chaque élément de cette symphonie se développe par nécessité, pas par effet. Et quand les parties lourdes débarquent, c’est avec une catharsis méritée, du genre qui vous donne des frissons dans le dos. Côté paroles, on entre de plain-pied dans les thèmes platoniciens de l’album : « the burden, the burden, the ancestral daughters and sons ». C’est lourd, c’est ésotérique, c’est la condition humaine qualifiée par des mots justes et concis.
The Face of God, ce morceau oscille entre des atmosphères glaciaires et des explosions de Doom écrasant. Draconian se trouve au sommet de leur art, techniquement irréprochables et émotionnellement à vif. La performance de Lisa est ici extraordinaire. Lignes vocales, belles et désespérées à la fois, comme seule une grande chanteuse gothique peut en magnifier les codes.
I Gave You Wings offre une parenthèse mélodique, plus légère en apparence… mais pas en impact. Lisa Johansson y prouve une fois de plus qu’elle peut faire sonner sa voix brisée et délivrer une énergie transcendante dans la même phrase, sombre et aérienne. On y trouve une tendresse assumée, qui apporte encore un supplément de poids à ce morceau déjà très lourd. Et oui, c’est peut-être le morceau le plus « accessible » de l’album, mais chez Draconian, « accessible » pourrait signifier « encore plus complexe ».
Asteria Beneath the Tranquil Sea est le pivot parfait de l’album. Un morceau de transition ? Oui. Indispensable ? Absolument. C’est le genre de titre qu’un album moins ambitieux aurait zappé pour « garder le rythme ». Mais ici, il pourrait être essentiel. Les claviers scintillent, la basse est brulante, et la voix de Johansson plane au-dessus de tout ça avec majesté. Court, précis, et bien plus important qu’il n’y paraît.
Cold Heavens est le joyau de l’album. Et je pèse mes mots, parce que j’ai écouté les neuf titres en boucle. Si un seul morceau doit définir In Somnolent Ruin dans la mémoire collective des fans de gothic Doom, ce sera celui-là. Celui qu’on met dans sa playlist de minuit, quand le monde semble irréparable. Celui qui convertira les nouveaux venus. Chef-d’œuvre, point.
Misanthrope River révèle une anecdote fascinante, le titre existait déjà à l’époque de Under a Godless Veil, attendant sagement que la musique lui corresponde. Et ça se sent. Le morceau s’ouvre sur une longue intro instrumentale, puis laisse place à une narration de Simon Bibby avant que la machine Doom ne se mette en route. Lourd, cérémoniel, directement inspiré par l’école de Bradford (My Dying Bride, Peaceville…), mais avec une maturité qui prouve que Draconian a bien évolué depuis.
Lethe clôt l’album, et le choix du titre est d’une justesse poétique. Dans la mythologie grecque, le Léthé est le fleuve de l’oubli, celui que les âmes boivent pour effacer leurs souvenirs terrestres avant la réincarnation. Dans le contexte d’un album obsédé, pour ne pas dire possédé, par la théorie platonicienne de l’âme, c’était la seule fin possible. Sept minutes de bonheur pur : des claviers éthérés, la voix cristalline de Johansson, puis une grandeur opératique où le growl monstrueux de Jacobsson répond à l’orchestre comme à un égal. L’écriture, la production, les performances… tout est sublime. Et quand ça s’arrête, on se retrouve là, dans le silence, avec le bide serré.
Trente ans de carrière, huit albums, une légende encore en construction établie… et finalement, Draconian signe peut-être le meilleur disque de leur histoire. In Somnolent Ruin n’est pas le son d’un groupe qui reviendrait à la forme. C’est le son d’un groupe qui arrive, enfin, exactement là où il a toujours voulu être. Et ces retrouvailles avec Lisa Johansson alors ? Elles ont dépassé toutes les espérances. Comme ces amis perdus de vue dont on craignait que la complicité se soit évaporée… pour découvrir, soulagé, qu’elle était toujours là, intacte, plus forte que jamais. Le retour de sa voix, c’est le déclic qui prouve que certaines choses ne s’effacent pas. Elles attendent simplement leur heure.
Le groupe a su transformer cette étincelle en une aurore boréale. Entre les guitares envoûtantes d’Ericson et Nord, la rythmique implacable de Daniel Johansson, et des textes qui frôlent le dépouillement philosophique, In Somnolent Ruin est une œuvre aboutie, où chaque note, chaque mot, chaque silence porte sa raison d’être.
Alors oui, amies lectrices et amis lecteurs, ce disque est une sublime réussite. Comme ces retrouvailles qui, contre toute attente, se révèlent encore plus belles que dans vos espérances les plus folles, un peu comme une passion amoureuse redevenue réalité de nombreuses années après.
Tracklist de In Somnolent Ruin :
01. I Welcome Thy Arrow 02.The Monochrome Blade 03. Anima 04. The Face of God 05. I Gave You Wings 06. Asteria Beneath the Tranquil Sea 07. Cold Heavens 08. Misanthrope River 09. Lethe