Retrouver un son, une musique telle une Madeleine de Proust, c’est consciemment ou inconsciemment ce que chacun recherche à un moment donné de sa vie. CE moment, parfois non voulu, parfois au moment où on s’y attend le moins qu’il arrive. Au détour d’une rue, en changeant de station, en changeant de disque (ou de MP3 pour les plus jeunes) et nous voilà repartis, parfois plusieurs dizaines d’années en arrière avec toute une série d’images qui nous revient en mémoire, souvent période lycée. Les premiers émois, les premiers accords sur une guitare classique à tenter de répéter un riff de Slayer ou de Nirvana pour épater la galerie, les premiers t-shirts griffés Guns N’ Roses ou encore Metallica. Vu mon âge et les exemples ci-dessus le lecteur aura vite compris que j’étais au lycée dans le milieu des années 90 avec la naissance et surtout l’apogée du grunge. Fanchon, c’est exactement ça. Une plongée dans les nineties, dans ce que la musique pouvait offrir de meilleur aux jeunes ados en quête du groupe qui allait révolutionner le rock, comme on disait à l’époque. Jeans troués, t-shirt logotés par lesdits groupes, opposition metalleux-grunge, toute une époque que je revis par ce prisme le sourire aux lèvres.
Au départ, Fanchon, c’est le projet de Fanchon Dehilotte (ne me demandez pas d’où vient le nom du groupe, je cherche encore moi aussi), chanteuse et guitariste française qui a eu la bonne idée de raccrocher des musiciens britanniques à son groupe avec Frazer Holloway à la guitare, James Burns aux synthés, Jake Lane à la basse et Dan Crosslay à la batterie. Formé il y a deux ans, ce sont surtout les planches des scènes britanniques qu’ils ont foulées et ils nous en ressortent avec ce premier EP de post-grunge shoegaze qui devrait en embarquer plus d’un, comme je l’ai été. Après un interlude musical, le groupe propose Idle. Entre guitares hyper saturées façon grunge de la belle époque sur lesquelles se pose une voix cristalline, celle de Fanchon Dehilotte telle un papillon sur une feuille (épineuse il est vrai), voilà comment définir ce premier titre de Fanchon qui nous rappelle au bon souvenir d’Alice In Chains de l’époque. Si ce n’est pas non plus rentre dedans au possible, la crassitude des guitares et la place de la basse parfois très en avant nous offrent un titre post grunge dans le plus pur des jus possibles.
Je passe rapidement sur un autre interlude pour poursuivre avec Perish. Si les guitares sont toujours aussi présentes et dans la même lignée, c’est presque un morceau trip hop à la Portishead qu’on ressent par moments avec ce rythme lent. Et pourtant, même si l’ensemble peut paraitre brouillon, Fanchon retombe toujours sur ses pattes tel un félin agile.
Ça enchaine avec Ghost où, après une intro qui semble augurer un morceau plus mainstream (semble bien sûr), ça part dans un délire entre puissance entrecoupée de couplets plus lents et calmes. Un titre complexe au premier abord, mais tellement bien maitrisé que c’est jubilatoire à écouter. Avec Heaven, Unfamiliar le combo nous entraine plus dans la mouvance rock alternatif des nineties, celle des groupes à chant féminin qui faisaient du rock sans vouloir se frotter aux autres de l’époque (grunge ou metal). Ça reste malgré tout très saturé au niveau des guitares, mais pour un final surtout très lourd et lent comme le reste et qui devrait embarquer pas mal de monde dans leur univers. Cet EP s’achève (bien trop vite il faut le reconnaitre) avec Subside dont le timbre de voix de Fanchon Dehillotte est plus mis en avant dans un chant clair qui catégorise ce titre plus du côté pop (pour la partie chant uniquement), le reste de la musique restant bien dans le post grunge. D’ailleurs la seconde partie du titre bascule dans une turpitude ou Fanchon Dehillotte se met a hurler avant de revenir au chant clair. Les changements de rythme sont incessants, l’auditeur se sent happé dans ce tourbillon noir et flippant, mais ô combien jouissif. S’il ne devait rester qu’un titre pour décrire Fanchon, Subside serait celui-ci.
Avec huit titres si l’on compte les interludes, Fanchon aura réussi à nous faire revivre les nineties de la plus belle des manières. Sans copier qui que ce soit, avec une fraicheur et une modernité propres au groupe, ils nous offrent un EP excellent, novateur et résolument original. C’est l’un des groupes à ne pas louper s’ils passent dans les environs, en espérant qu’ils sortent de la capitale anglaise.
Tracklist de Heaven, Familiar : 01. Are My Dream Prophetic 02. Idle 03. Can I Tell The Difference Between Intuition And Fear 04. Perish 05. Exhale / Resuscitate 06. Ghost 07. Heaven, Unfamiliar 08. Subside