Nous l’avions bien compris à l’époque : c’était pour notre bien. À force de coups de marteau répétés, impossible d’y échapper. Notre vie de consommateur effréné devait faire le tri. Premier condamné : le gras. Puis le sel. Puis le sucre. À chaque époque, son ennemi public, désigné avec une ferveur sectaire.
Et comme un ennemi ne suffit jamais, la machine s’est emballée. Sont alors apparus les produits « sans » : sans huile de palme, sans gluten, sans sulfates… Une inflation du vide, jusqu’à cette question presque absurde : « Comment a-t-on réussi à nous vendre de l’absence, du rien ? »
Outre le fait que cette problématique relève uniquement d’un problème de riches, ce tour de passe-passe tout de même génial interpelle. On pourrait presque en venir à soutenir que la question éthique est soluble dans le capitalisme. En effet, l’économie, par le truchement d’un marketing grossier, a introduit cette notion du « Sans » pour finalement nous vendre des produits « logiquement » plus chers, sans pour autant garantir d’autres qualités réelles et positives en matière de nutrition ou d’effets sur la santé. Le « Rien » fait profit. Trop fort, ce monde moderne.
Méfions-nous maintenant, car salement échaudés, il va nous falloir anticiper les prochains tours de passe-passe. Sur le qui-vive, à l’excès sans doute, nous tremblons ainsi pour les futures attaques… On sent bien pointer le « Vivre Sans », le « Sans partage », le « Sans Empathie »… d’un monde redevenu fou, rongé par ses peurs ancestrales : la fin d’un monde civilisé, en somme, qui n’aurait rien retenu de son Histoire.
Mais revenons à l’essentiel , notre Metal, car nous sommes ici pour ça. Et bien là aussi, les symptômes sont bien visibles, par exemple dans nos fest-estivals : - les soi-disant super-groupes « Sans Amitié », - les super stars, têtes d’affiche « Sans Talent », - les super groupes légendes « Sans Voix ni énergie ». Inutile de me demander une liste exhaustive : il vous suffit de survoler les affiches de nos festivals pour comprendre que les « Sans » sont bien en place, nombreux, et ce depuis des lustres.
Alors, la rédaction maléfique de vos Portes du Metal préférées (mouais…) vous propose de faire machine arrière, en direction d’une destination qui nous ramène vers les temps passés. Au cours de ce voyage, que les plus ouverts trouveront initiatique, nous vous proposons de rencontrer et/ou de découvrir un exemple authentique : une respiration talentueuse, une force bienfaitrice, une énergie saine privilégiant le « Avec » en lieu et place du bien moche « Sans ». En voici un des plus délicieux exemples…
Depuis 2007, Lili Refrain tisse son univers intime et organique en défiant les codes et les genres. Mana, son précédent album, sorti en (2022), avait marqué de nombreux auditeurs et chroniqueurs. Depuis, elle a écumé de nombreuses scènes européennes. Équipée de sa guitare électrique (qui fait dresser les poils), de percussions tonitruantes, plus ou moins tribales, et de synthés qu’elle boucle en direct sur scène, cette artiste italienne nous invite, à travers chaque album, à un voyage unique, méditatif et mystique.
Nagalite est en effet une trajectoire très personnelle, à la fois intérieure et à travers le monde, ses cultures et ses musiques. S’il commence dans la lumière, avec ses nappes solaires et ses chœurs extatiques, l’album n’oublie ni les percussions menaçantes, ni les passages ténébreux, plus gothiques. Le coup de force de Lili Refrain réside dans sa capacité à associer différentes textures, différentes origines géographiques, sans que cela n’ait jamais l’air d’un patchwork artificiel.
Son travail sur les voix est exceptionnel : Lili passe ainsi, tout naturellement, du chant d’opéra européen (Exuvia) au chant guttural chamanique (Coil), des chants du monde (Nagal) à des chants religieux (Lithos). Ce faisant, en vous laissant porter par cette voix fantastique, vous traverserez des contrées aux ambiances cinématographiques ou des décors plus sacrés. Au cœur de cet univers, il y a l’humain, sa quête mystique par la transe, ce côté ésotérique qui émane des boucles répétées jusqu’à l’hypnose et qui confère à la musique une puissance universelle. Pour preuve, prenez un ticket aller simple vers Coil : bon voyage, n’oubliez pas de fermer les yeux… et bonne chance pour le retour.
Nagalite ne se répète pas : il est sans doute le plus varié de la discographie de l’artiste. Bien que les titres s’enchaînent, on note une cohérence à chaque instant, associée à une réelle fluidité. Lili est parvenue à varier les atmosphères, les sonorités, et sans doute les univers… Plongez dans Lithos, ce morceau va vous prendre aux tripes jusqu’à son dernier accord. C’est aussi fascinant que beau, aussi subtil qu’immédiatement séduisant.
Partageant sans retenue, mais toujours sous le voile pudique de ses puissantes énergies qui la transcendent, Lili Refrain réussit, avec ce sublime Nagalite, à la fois à développer ses influences et à proposer une musique à la fois riche, vibrante, intime et accessible. Jusqu’à la très surprenante piste Nagal et son côté plus Metal (certains riffs tournent comme des mantras psychédéliques), libérant à la fin une énergie libératrice. Sublimement beau. Tout cela est à la fois fort élégant et bouleversant.
Des camarades chroniqueurs d’autres médias se trompent : il ne s’agit pas simplement de chants Pagan. Le monde ne devrait pas être vu uniquement à travers leur prisme simpliste du « Rien ». Balayons d’un revers de main le monde des « Sans », qui mène à celui du « Rien », où les faux-semblants forment légion.
Amies lectrices et amis lecteurs, embrassons pleinement l’univers de Lili Refrain, où le vrai se dispute à l’authentique, où l’énergie bienfaitrice se lie à la puissance musicale, où la rencontre initiatique dépasse le show rock’n’roll, et où une simple respiration douce suspend bruits et fureurs venant d’un monde redevenu fou. Pas de tour de passe-passe avec Lili, on le ressent, on le sait avec certitude.
Merci mille fois, Lili, de nous rendre ainsi plus vivants avec vos "Avec" si généreux. Arvi pas (au revoir en montagnard), et donc à très bientôt pour vous découvrir en interview sur nos Aux Portes du Metal et, surtout, sur scène. Avec tout notre respect.