Audience ouverte. Le Grand Ordonnateur préside. Le Diable Bleu représente l’accusation. Dans le box : Torchia, cinq Finlandais passablement énervés et un quatrième album intitulé They Are Born Under Rules of the Darkness (TABURotD). Le jury est partagé. Certains réclament l’acquittement, d’autres ont déjà repéré la touche « mute ».
Le dossier est pourtant solide. Après Arcane Magicae (2024), qui m’avait sérieusement accroché avec son Death Metal mélodique agressif teinté de Thrash et parfois aussi Death Technique, Torchia revient avec une version encore plus brutale de sa formule. Les précédents Of Curses and Grief et The Coven avaient progressivement installé leur Death Melo personnel, quelque part entre mélodies nordiques, technicité et sauvagerie. Ici, nos cinq Finlandais bien énervés poussent franchement le curseur vers le rouge.
Pièce à conviction n°1 : Nekromanteion. Riffs percutants, chant haché, batterie en mode démolition et grooves mécaniques donnent immédiatement le ton. Les guitares glissent du Thrash au Djent (c’est pour faire savant, car je ne saurais définir le Djent..), balancent des leads mélodiques puis repartent dans des attaques chirurgicales. La batterie de Vincent Oscar Mills ne connaît manifestement pas le concept de pause syndicale : breaks incandescents, ponctuations massives et accélérations viennent constamment garnir le dossier.
La défense plaide la brutalité. L’accusation répond : surcharge. à ce stade de la séance, les deux camps ne pourraient être départagés
Pièce n°2 : Hellmouth. Ambiance plus sombre, orchestrations, harmonies, solos et passages presque gothiques avant retour des drops brutaux. Torchia construit ici un véritable décor infernal, théâtral et dense. Les amateurs de Death Melo scandinave pourront même entendre quelques échos de Kalmah. Très bien construit, mais c’est pourtant un des titres qui m’enthousiasme le moins (avec Black Cat). Le tribunal prend note.
Puis viennent Die Amour et Sanguine Masquerade, deux pièces qui pourraient faire basculer le procès. Les mélodies s’installent immédiatement, les harmonies de guitares restent en tête et les Finlandais démontrent qu’ils savent écrire autre chose qu’un concours de vitesse sous pression.
Villemort et Henri von Hardy constituent d’ailleurs une sacrée pièce du dossier. Leurs guitares jumelles se répondent, s’entrelacent et se poursuivent à une vitesse qui ferait passer un contrôle technique pour une promenade digestive. Les riffs percussifs remplissent l’espace, tandis que les solos partent dans toutes les directions avec une technicité aussi tranchante que fougueuse.
Sur Hellstorm et Stygian Waters, Torchia ressort les griffes. Riffs distordus, gammes inhabituelles et dissonances donnent aux deux morceaux une coloration plus étrange. Hellstorm impose une énergie particulièrement accablante, tandis que Stygian Waters ajoute chœurs et ambiances pour épaissir encore le décor. La défense jubile.
Puis arrive Into Hell, et là, le jury se regarde. Brutalité technique phénoménale, guitare déchaînée, batterie qui cogne comme si elle avait un contentieux personnel avec la caisse claire : le morceau est une véritable machine de démolition de carrière de granit. Les solos jaillissent avec une sauvagerie audacieuse, mais conservent cette beauté mélodique qui empêche Torchia de sombrer dans la simple démonstration technique.
Le sous dossier Nox est appelé à la barre. Le chanteur rugit, grogne, éructe et alterne cris gutturaux, growls profonds et voix claires rauques. Son chant haché, marécageux et agressif colle parfaitement à l’univers de l’album. Il donne parfois l’impression que l’ogre de nos cauchemars d’enfance a enfin retrouvé le chemin du studio. Pièce à conviction classée : dangereuse pour les murs porteurs, mais délicieuse pour les oreilles moins sensibles.
Cependant le dossier de l’accusation n’est pas vide. Parce qu’à force de vouloir tout empiler, Torchia finit parfois par étouffer ses propres qualités. Hurlements, chœurs, guitares à la Mike Oldfield, chant diphonique, sonorités de sonar, orchestrations, guitares, batterie, ... tout le monde veut passer devant le micro en même temps.
Le résultat est massif. Trop massif. La production écrase le relief des compositions et transforme une partie des détails en bouillie sonore. Il m’aura fallu une dizaine d’écoutes pour commencer à distinguer certaines qualités qui apparaissaient beaucoup plus naturellement sur les albums précédents. Là où Torchia parvenait auparavant à laisser respirer ses compositions, TABURotD donne parfois l’impression d’une carrière de minerais du XIXe siècle devenue autonome, produisant du minerais métallique à la chaîne dans une brume poussiéreuse et sépia. Même les rares respirations ne suffisent pas toujours. Et lorsque l’oreille réclame une petite minute de calme et une bière fraîche, Torchia lui répond immédiatement par un nouveau mur de guitares. Le jury commence à s’agiter. Car le plus agaçant est précisément que l’album fonctionne. Pas toujours. Pas immédiatement. Mais suffisamment pour qu’on y retourne.
Un jour, Die Amour vous colle au cerveau. Le lendemain, les harmonies de Sanguine Masquerade vous ramènent devant les enceintes. Puis Into Hell vous attrape par le col et Hellstorm vous rappelle que Torchia sait indubitablement faire parler la poudre. Et lorsque le brouillard sonore revient, on se demande si l’on vient de retrouver une pépite ou simplement de se faire ensevelir avec la galerie.
Le Grand Ordonnateur voyant que son procès tourne en rond, réclame le verdict. Coupable de surcharge ? Oui. Coupable de compositions sans intérêt ? Non. Coupable de haute technicité superfétatoire ? Certainement pas. Coupable d’avoir parfois surnagé dans ses propres qualités ? Le jury acquiesce.
Verdict : acquittement, mais avec sévère mise à l’épreuve.
Torchia conserve sa fougue, son identité, ses magnifiques harmonies de guitares et cette capacité réjouissante à envoyer des baffes techniques avec élégance. Mais la prochaine fois, messieurs les Finlandais, laissez donc quelques fenêtres ouvertes dans la salle d’audience.
Car derrière cette production le plus souvent étouffante se cache un album qui possède de très belles qualités. Torchia n’est pas passé à côté d’un grand disque. Il est passé à quelques réglages d’un disque brillantissime. Et c’est probablement la meilleure raison de garder un œil sur le prochain dossier.
Le jury de vos chères APdM, reste donc partagé. Le Ced donne sa langue au Black Cat. Le Kabet se réfugie dans la salle des délibérations en se bouchant les oreilles. Le JeanMich’Hell pousse un grognement de contentement. L-Red appelle à la mansuétude et à l’encouragement. Vince demande à tout le monde de se calmer.. quant à moi, j’attendrai encore une dizaine d’écoutes avant de partager un verdict ferme et définitif. Le propre des velléitaires.
Tracklist de They Are Born Under Rules of the Darkness :
01. Nekromanteion 02. Hellmouth 03. Into Hell 04. Hellstorm 05. Die Amour 06. The Tiamat Machine 07. Black Cat 08. Stygian Waters 09. Sanguine Masquerade