BEYOND THE STYX "Divid",
CRIPPLED BLACK PHOENIX "Sceaduhelm",
ARMORED SAINT "Emotion Factory Reset",
THE MOON AND THE NIGHTSPIRIT "Seed Of The Formless",
VANIR "Wyrd"
Treize albums au compteur et toujours Odin dans le rétroviseur, Amon Amarth aurait pu finir par tourner en rond dans son propre drakkar. Pourtant, depuis 1992, le quintette suédois a fait d’une même passion une identité, puis une marque, et enfin une véritable institution du Metal. Avec ses mélodies de guitares harmonisées, ses rythmiques capables de faire chavirer un festival et la voix de Johan Hegg, immédiatement identifiable entre mille, le groupe a construit un univers qui ne ressemble à aucun autre. The Allfather Awakens, treizième chapitre de cette histoire, arrive avec quelques signes qui ne trompent pas : une nouvelle méthode de composition, un son volontairement plus organique, un premier titre totalement acoustique dans l’histoire du groupe, une nouvelle production scénique inspirée du Palais d’Or d’Odin et, surtout, une impression naissante que quelque chose est en train de bouger.
Car le sujet de cet album n’est peut-être pas tant le réveil du "Père de Tout" que l’avancée d’Amon Amarth vers une autre dimension.
Depuis The Great Heathen Army, le groupe a profondément modifié sa manière de travailler. Les morceaux de The Allfather Awakens ont commencé à naître sur la route, entre les concerts, avant d’être enregistrés chez Jacob Hansen au Danemark au cours de deux sessions espacées de plusieurs mois. Surtout, chaque chanson a été menée jusqu’au bout avant de passer à la suivante. Batterie, guitares, chant, arrangement : chaque titre devait être terminé avant d’ouvrir le chantier du suivant. Pour une formation qui possède désormais une mécanique parfaitement huilée comme un Rubik’s Cube, cette façon de travailler pourrait sembler anecdotique. Elle ne l’est pas. Elle traduit la volonté de considérer chaque morceau comme une pièce autonome, taillée pour fonctionner immédiatement, avec l’efficacité d’un groupe qui sait parfaitement ce qu’il est devenu et ce qu’il attend encore de lui-même. Un album de 10 chansons, pas une de plus même dans la phase créative, cela évite le gaspillage et la dispersion des idées.
Le résultat gifle immédiatement les tympans. La production est énorme, les guitares ont retrouvé un grain plus chaud et plus brut puisque Olavi Mikkonen et Johan Söderberg ont délaissé les amplis 5150 pour revenir aux Marshall. Le changement n’est pas plus spectaculaire que votre premier plongeon à la piscine, en moins plat bien sûr. Jocke Wallgren et Ted Lundström forment toujours cette machine rythmique capable de pousser les morceaux vers l’horizon avec la pugnacité d’un drakkar lancé à pleine vitesse dans un monde sans bordure connue, tandis que Hegg demeure Hegg le magnifique, avec ce grondement qui donne envie de lever une corne pleine même lorsqu’on écoute le disque seul dans sa cuisine.
Et c’est précisément là que je trouve la première réussite de The Allfather Awakens. Amon Amarth ne cherche pas à devenir autre chose que Amon Amarth. Le groupe parvint à une version toujours plus convaincante de lui-même. Cela pourrait sembler contradictoire avec cette volonté d’évolution, mais tout est là. Les suédois ne sont pas partis chercher le prog, le black Metal ou la synthwave pour gonfler les muscles lors d’un concours de gros biceps. Ils ont simplement déplacé quelques meubles dans leur propre maison, la même maison que Sieur Hegg habite depuis sa jeunesse, déjà décorée par papy et mamy d’images pieuses et qui sent bon la cire encaustique.
Commençons par le déboulé d’Upphaf, placé au centre de la galette comme un marque page. Ce morceau est probablement le truc symptomatique de cette nouvelle étape. Premier titre totalement acoustique de l’histoire d’Amon Amarth, il puise directement dans les premières strophes de la Völuspá, l’un des grands textes de la tradition nordique, et ouvre une parenthèse presque inattendue au milieu de la déferlante. Pas de mur de guitares, pas de batterie prête à faire décoller le toit, pas de Johan Hegg transformé en moteur diesel humain : simplement une atmosphère qui évoque la transmission des anciennes sagas et rappelle une évidence que l’on pouvait finir par oublier à force de voir Amon Amarth en armure, sur des drakkars géants ou au milieu de milliers de poings levés. La force du groupe ne vient pas seulement de sa puissance, elle vient surtout de ses mélodies. Et Upphaf le démontre sans avoir besoin de hurler. Génial et sans doute divin.
Pour le reste, Amon Amarth reste fidèle à son art. Gjallarhorn ouvre les hostilités avec tout ce que l’on attend d’un morceau du groupe : riffs galopants, refrain monumental et cette sensation très particulière d’assister à une bataille dont on connaît déjà l’issue mais à laquelle on participera quand même. Eight Legs of Thunder poursuit la cavalcade avecSleipnir, le cheval à huit pattes d’Odin, et pousse le concept jusqu’au bout avec un clip qui transpose la mythologie nordique dans un Far West peuplé de Stetson et de poussière. Le mélange est aussi improbable que réjouissant, preuve que les Scandinaves savent encore s’amuser avec leur propre folklore.
Kvasir’s Blood et Ascending Like an Eagle permettent quant à eux de refermer une boucle autour de l’hydromel, de la poésie, de Kvasir et de la transformation d’Odin en aigle pour rapporter le précieux breuvage à Asgard. Entre les deux, Raven God convoque Huginn et Muninn, les deux corbeaux qui rapportent au "Père de Tout" ce qu’ils ont vu du monde, tandis que Oden’s Hunt plonge dans la Chasse Sauvage et sa cavalcade spectrale. Inutile d’organiser ici un séminaire de mythologie nordique : Amon Amarth connaît ses classiques, les respecte et les transforme en Metal avec une fidélité qui paraît aujourd’hui presque aussi naturelle que leurs riffs. Kvasir’s Blood fait parti de mes pistes préférées, presque groovy, ça balance du heavy de haute tenue, un nouvel appel pour fest bien fréquentable.
La suivante, We Rule the Waves, en constitue une nouvelle démonstration. Avec son appel au large et au Vinland, le morceau possède tout ce qu’il faut pour devenir un hymne de festival, dans la droite ligne de Put Your Back into the Oar et de l’incontournable « Row ». Ce dernier est d’ailleurs devenu bien plus qu’un simple rituel de concert. Je me souviens d’avoir ramé avec une bande de jeunes polissons dans la thalassothérapie particulièrement humide et grasse d’un Summer Breeze. Mais lorsque ce geste a fini par quitter les fosses des festivals pour apparaître jusque dans les tribunes de la Coupe du Monde 2026, le phénomène défouloir a changé d’échelle. Quand les supporters rament sur du Amon Amarth, le groupe n’est plus seulement une grosse machine de Metal qui attire une foule considérable. Son imaginaire devient universel, et véritable sujet de The Allfather Awakens.
Amon Amarth est arrivé à ce moment clef de sa carrière où la question n’est plus vraiment de savoir si le groupe possède encore les riffs, les refrains ou l’énergie nécessaires pour remplir une grande scène. Cela fait longtemps que la réponse est connue. La question devient plutôt de savoir jusqu’où peut aller une formation qui a passé trois décennies à construire son propre territoire sans jamais s’en écarter. La réponse se trouve peut-être dans cette nouvelle génération de morceaux. Die with a War Cry apporte une dimension plus intériorisée, davantage tournée vers la maîtrise de soi que vers la simple charge guerrière, il est rugueux à souhait. Ce n’est pas ma piste préférée. The Allfather Awakes, composé en dernier, donne finalement son nom à l’ensemble et fonctionne comme une sorte de point de convergence. Une claque ce morceau, dont la production infernale valorise les mélodies et les changements de rythme. Quant à Ascending Like an Eagle, il clôt le disque sur une idée de mouvement et d’élévation plutôt que sur une bataille ou un carnage. Le groupe s’applique désormais à placer les petites inflexions qui empêchent sa formule de devenir une routine industrielle, marquant du sceau de l’épée la réussite de cet album. Je vous abandonne la découverte de Raven God, une de mes pistes préférées. Vous devriez comprendre pourquoi. Elle regroupe tout ce que l’on kiffe chez les Amon, avec en cadeau bonus, peut être le premier vrai solo de toute la carrière du groupe ... et oui !
Amon Amarth connaît son public de fans, foule les scènes comme peu de groupes et maitrise son univers. Alors il affine, il enrichit, il change la texture, il introduit un morceau acoustique, il modifie son processus d’écriture et remet un peu de rugosité dans ses guitares. Rien de révolutionnaire pris séparément, mais l’ensemble donne à The Allfather Awakens une fraîcheur bienvenue après treize albums et plus de trente ans de carrière. Cette délicieuse galette possède cette belle qualité immédiatement discernable : elle sonne vrai. Amon Amarth ne joue pas aux Vikings. Il raconte depuis toujours un univers culturel auquel il est profondément attaché, avec ses mythes, ses personnages et ses croyances. Même lorsque le groupe transforme Sleipnir en cheval de western ou fait ramer plusieurs milliers de personnes sur un drakkar imaginaire, il ne semble jamais chercher à fabriquer artificiellement une image. Il partage simplement ce qu’il vit depuis toujours, avec suffisamment de conviction pour que les mythes et légendes deviennent une véritable identité artistique.
Il y a vingt ans, Amon Amarth représentait l’espoir d’un groupe capable de sortir durablement du cercle des initiés. Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’espoir. Le groupe est installé. Mieux encore, il commence à occuper cette place étrange réservée aux formations qui ont suffisamment marqué leur époque pour devenir elles-mêmes une référence. Sa sincérité, qui frise l’entêtement, est à la source de sa popularité, et c’est aussi pour cela que cette accession vers le haut du podium semble désormais à portée de main.
Et cette place pourrait bien être celle des prochaines grandes têtes d’affiche. Pas parce qu’Amon Amarth aurait besoin de remplacer qui que ce soit, mais parce que les générations passent, que certaines vieilles gloires finiront forcément par laisser de l’espace et que les festivals auront toujours besoin de groupes capables de rassembler plusieurs générations autour d’un même refrain. Sur ce terrain, les Suédois ont déjà construit leur propre étendard : une musique immédiatement reconnaissable, des hymnes faits pour être hurlés à plusieurs milliers, un univers visuel identifiable au premier coup d’œil et un public qui ne demande qu’à ramer à s’en démonter les abdos.
The Allfather Awakens ne change donc pas le cap, Amon Amarth prend maintenant une mer encore plus vaste, toujours sans bordure. Le Père de Tout est réveillé. Les casques à cornes sont prêts. Les rames aussi. Quand à savoir si cette galette est la meilleure des deux dernières décennies, laissons la d’abord faire quelques tours du monde...
L’on entend une clameur et des Oh Oh Oh provenant du vieux port. À vos drakkars, camarades. Les prochaines têtes d’affiche sont déjà en train d’embarquer. Et en pensant à toutes ces superbes formations talentueuses restées sur le quai des ombres du Helheim, Tyr, Ensiferum, Brymir, Wintersunou Arthemesia, et j’en passe, ne boudons ni notre plaisir, ni notre mal de mer chevillé à nos corps agraires.
Tracklist de The Allfather Awakens : 01. Gjallarhorn 02. Eight Legs of Thunder 03. Kvasir’s Blood 04. We Rule the Waves 05. Upphaf 06. Die With a War Cry 07. Raven God 08. The Allfather Awakes 09. Oden’s Hunt 10. Ascending Like an Eagle