Aux Portes Du Metal

À venir

MORK "Monolitt", CONVERGE "Hum Of Heart", THE PRETTY RECKLESS "Dear God", EINHERJER "Lifeblood", EVANESCENCE "Sanctuary", AKIAVEL "ScelestVs",

Prochaine mise à jour:
le 22 juin 2026.

Nous soutenir

La compil de l'année

Les albums du moment

Tous les coups de cœur

Communautés

Artiste/Groupe:

Devin Townsend

CD:

The Moth

Date de sortie:

Mai 2026

Label:

InsideOut Music

Style:

Metal Progressif

Chroniqueur:

Le Diable Bleu

Note:

19/20

Site Officiel Artiste

Autre Site Artiste

Nous vivons une époque curieuse, ne trouvez vous pas ?! Comment ça "non !" ?
Je n’ai pas dit heureuse, mais curieuse ... bon passons.

Jamais les êtres humains n’ont autant parlé d’eux-mêmes. Jamais ils n’ont autant entrepris de grands voyages intérieurs sans quitter leur canapé. Chaque semaine apparaît une nouvelle méthode pour apprendre à mieux se connaître, un nouveau gourou du développement personnel, un nouveau podcast expliquant comment retrouver son enfant intérieur, son guerrier intérieur, son loup intérieur ou toute autre créature intérieure momentanément égarée dans les embouteillages de l’existence moderne.

Dans le même temps, des foules entières se découvrent une passion subite pour le dernier groupe à la mode, souvent porté par un nom évoquant davantage une affection cardiovasculaire ou un trouble digestif qu’une épopée artistique. Ainsi prospère sans doute quelque part le très prometteur Angine de Poitrine, collectif post-néo-progressif expérimental dont les auditeurs les plus enthousiastes expliquent avec conviction combien son œuvre déconstruit la notion même de déconstruction, sans parvenir à citer le moindre morceau une fois la conversation terminée. Tout ça vous en conviendrez tout de même....

Le plus amusant demeure que cette époque, obsédée par l’introspection, semble souvent incapable de regarder véritablement sous sa propre surface. On analyse beaucoup. On verbalise énormément. On affiche ses fragilités comme d’autres exposaient jadis leurs trophées de chasse. Mais rares sont ceux qui acceptent réellement de se montrer tels qu’ils sont, et encore moins dans tirer des conclusions à but d’actions. La sacro-saint travail sur soi qui promet une avancée, sans que l’on puisse noter le moindre déplacement infinitésimale. 

C’est précisément ce qui rend Devin Townsend si fascinant. Depuis des années, le canadien parle ouvertement de bipolarité, d’addictions, de dépression, d’anxiété, d’hypersensibilité et de perfectionnisme maladif avec une honnêteté désarmante. Non pas comme un argument promotionnel soigneusement calibré pour séduire l’air du temps, mais comme un homme qui refuse simplement de mentir. À mesure que le monde apprenait à mettre en scène ses émotions, Townsend continuait quant à lui à les transformer en musique.

Et quelle musique. C’est son album de 2006, intitulé à juste titre Synchestra, à l’époque où il officiait sous le nom de The Devin Townsend Band, qui m’avait fait passer d’auditeur occasionnel à fan. Cet artiste puisait dans les aspects les plus sombres et les plus lumineux de sa personnalité en tentant de canaliser tout ça dans une démarche créative. Personne n’est véritablement défini par un seul aspect de sa personnalité ou de son vécu, il est donc déraisonnable d’attendre d’un artiste qu’il reste cantonné à un seul style tout au long de sa carrière. Alors que certains artistes aiment varier les tons au fil de leur discographie (un signe de maturité pour certains, une trahison pour d’autres), Townsend a exploré plusieurs voies et, avec le temps, semble de plus en plus à l’aise pour les laisser converger.

Lorsque j’avais écouté Synchestra pour la première fois, l’effet avait été impressionnant, un ouragan me révélant la coexistence possible du calme et du chaos. L’on passait ainsi de Let It Roll à Babysong, de Vampolka à Vampira en un souffle de trépas. À chaque écoute, je ne pouvais m’empêcher de penser que ce concept de musique puissante dans un espace théâtral pouvait être poussé encore plus loin. Et avec The Moth, un opéra rock ambitieux, épique, démesuré et d’une intensité viscérale sublime, Devin Townsend a relevé mon pressentiment. Avec 24 titres répartis sur un peu plus d’une heure de musique, il nous embarque dans un tourbillon musical. Le concept de The Moth est centré sur la découverte de soi, l’acceptation des différentes facettes de notre personnalité sans en dissimuler aucune (on a dit que l’on ne trichait pas ici ...). Il s’agit donc d’embrasser ces transformations, d’accepter cette métamorphose.

L’histoire de cet album est presque aussi passionnante que le concept même sur lequel il repose. Devin Townsend avait imaginé The Moth une décennie avant sa concrétisation, mais le projet lui semblait toujours trop ambitieux et quelque peu irréalisable. Ce n’est que lorsque le directeur de l’Orchestre et du Chœur du Nord des Pays-Bas l’a approché avec une autre idée participative que les astres se sont enfin alignés. Leur idée était de revisiter son répertoire et d’y ajouter une dimension orchestrale hors normes. Devin appréciait l’idée de collaborer, mais ne souhaitait pas revenir en arrière. Il voulait créer quelque chose de nouveau ensemble, ainsi pouvait il enfin donner vie à The Moth.

Cette volonté de dépouillement apparaît dès la pochette. Point de créature fantastique, de paysage cosmique ou de concept visuel alambiqué. Pas davantage de symbole ésotérique destiné à alimenter des semaines de spéculations sur les réseaux sociaux. Simplement Devin Townsend. Un portrait noir et blanc. Un visage. Rien d’autre. Le dépouillement visuel à l’opposé de sa fresque sonore. À une époque où l’industrie musicale semble parfois persuadée que l’on peut compenser un manque de talents par davantage de filtres, de lumières et d’artifices, cette image possède quelque chose de presque rassurante. Elle ressemble moins à une pochette qu’à une présentation. Comme si l’artiste avait finalement décidé qu’après avoir construit des cathédrales sonores, exploré des galaxies progressives entières et multiplié les personnages au fil des décennies, il ne restait plus qu’une seule aventure à entreprendre : celle consistant à se présenter devant son public sans armure, dépouillé, plus marquant encore que s’il avait posé nu. Cette photographie introduit déjà la galette avant même la première note.

Musicalement, The Moth est sans doute l’une des œuvres les plus ambitieuses jamais réalisées par Devin Townsend, et probablement l’une des plus courageuses. Car derrière les vingt-quatre morceaux, les orchestrations gigantesques, les chœurs monumentaux et la démesure permanente se cache finalement un sujet extrêmement simple : apprendre à accepter l’ensemble de ce que nous sommes. Nos triomphes. Nos failles. Nos contradictions. Nos zones lumineuses comme nos régions plus obscures. Dans un monde culturel souvent obsédé par la nouveauté permanente, les effets de mode et les enthousiasmes jetables, Devin Townsend continue de suivre son propre chemin. Et c’est précisément ce qui rend The Moth si précieux. La chenille qui donnait son nom au projet imaginé il y a plus de dix ans est finalement devenue papillon.

Un album qui réunit le groupe habituel de Devin Townsend (Mike Keneally, James Leach, Darby Todd), les chanteuses Anneke van Giersbergen et Lynn Wu, un orchestre symphonique et un chœur de soixante personnes, parvient à conserver une dimension profondément personnelle et à refléter la vision unique d’un seul homme. La liste des collaborateurs est impressionnante, et d’autres noms méritent d’être mentionnés. J’ai vu qu’il était possible de citer Steve Vai, collaborateur de longue date de Devin Townsend, comme invité sur l’album. Les notes de pochette ne le mentionnent que comme co-auteur, et je me demande s’il a enregistré une piste de guitare que Townsend ou Keneally ont ensuite réinterprétée. Joseph Stevenson est également crédité comme co-auteur sur certains titres (il a réalisé les orchestrations avec Niels Bye Nielsen), mais je n’ai trouvé aucune mention de sa participation en tant qu’instrumentiste.

Comme pour les comédies musicales, il est parfois difficile de saisir pleinement certaines chansons sans les entendre dans leur contexte. Malgré mon enthousiasme pour cette sortie, les singles ne m’avaient pas immédiatement convaincu. Même sans adhérer totalement au concept, l’écoute de chaque morceau dans l’ordre vous permettra d’en apprécier bien davantage. Chaque changement d’ambiance, chaque variation de rythme, chaque instant de calme ou de chaos, trouve sa place au sein de l’album. Enter The City, avec ses accents de chants choraux, paraissait trop imposant, trop envahissant et trop abstrait en tant que premier single. L’écouter calé dans son album devient plus jouissif, d’une évidence parfaite.

Home at Night, qui semble tout droit sortie d’une comédie musicale envoûtante d’antan, prend également une toute autre dimension lorsqu’on l’écoute dans son contexte. À la fois d’une fragilité captivante, apaisante et envoûtante, elle met en valeur l’immense polyvalence vocale de Devin Townsend.

Le troisième single, composé de deux titres, Prepare for War et The Big Snit, à l’instar d’Enter the City , impressionne fortement lorsqu’on l’écoute indépendamment. L’orchestre, associé au chant d’Anneke van Giersbergen, confère à ce morceau une ampleur et une puissance saisissantes, renforcées par un rythme incisif et une énergie industrielle provocatrice.

Le plus beau papillon de la serre tropicale reste à mon humble avis, le phénoménal Covered by Causes qui démarre violemment sur 5 secondes pour s’apaiser petit à petit le long des 8 minutes suivantes. Un morceau délicieux, long et merveilleux. Le travail sur les voix y est fantastique. Mon morceau préf, assurément.

Nous ne ferons pas de piste par piste, il y en a 24, au risque de passer pour un radoteur. Il ne faut pas pousser, vous avez mes trois coups de cœur précédents, auxquels l’on pourrait rajouter War Beyond Words, The Moth et The Mothers. L’on pourrait peut être (mais qui sommes nous pour émettre critique...)  s’affranchir d’Orion ou d’Intermission, pourtant ce serait faire offense à ces saines respirations, à l’instar des autres mini pistes qui durent moins de 2 minutes ...

Mention spéciale à Stained Hearts, le morceau le plus proche de l’esprit Devin, ou du moins celui qui embrasse l’intégralité de la palette sonore du maestro. Alors finissons cette galette par cette piste, par ce papillon imparfait. Un papillon réel. Avec ses cicatrices. Ses couleurs inattendues. Ses fragilités. Et sa beauté singulière. Dans quelques temps, lorsque l’on évoquera les grandes œuvres de Devin Townsend, il est probable que The Moth revienne régulièrement dans la conversation. Non parce qu’il serait le plus bruyant. Non parce qu’il serait le plus complexe. Non même parce qu’il serait le plus ambitieux, dans une discographie qui ne manque pourtant pas de monuments. Il reviendra parce qu’il ressemble davantage à une confession qu’à une démonstration.

Derrière les chœurs gigantesques, les orchestrations vertigineuses et cette architecture musicale qui semble parfois vouloir toucher les nuages, demeure le portrait d’un homme qui a finalement cessé de lutter contre lui-même et ses affres. La chenille est devenue papillon. Et nous avons eu le privilège rare d’assister à l’ouverture du cocon. À une époque où tant d’artistes fabriquent des personnages, Devin Townsend a choisi d’en abandonner quelques-uns. C’est un visage qui accepte d’apparaître devant l’œuvre.

L’album se révèle brillant et passionnant d’un bout à l’autre. Il ménage des respirations nécessaires tout en offrant de véritables pics d’intensité, ces fameux moments glorieux qui font la grandeur des albums conceptuels, épiques et symphoniques. Jamais lassant, The Moth porte pleinement la marque de Devin Townsend, un son léché et reconnaissable entre mille, une production martienne et un éclectisme érigé en sacerdoce. Une garantie de délectation pour tous les amateurs de Metal, progressif, symphonique ou pas.

Ajoutons enfin que The Moth paraît également dans une édition collector trois CD comprenant l’œuvre principale, The Moth: Afterlife sur le second disque -permettant de profiter pleinement des arrangements symphoniques grâce à une version centrée sur l’orchestre- ainsi qu’une captation vidéo du concert donné en avant-première sur la troisième galette. Avis aux collectionneurs de musiques rares, géniales et merveilleuses.

Tracklist de The Moth :
01. Semi-prologue
02. War Beyond Words
03. The Moth
04. Ode To My Eye
05. Enter The City
06. Covered By Causes
07. Lexin
08. Runaways
09. A Proxy For God
10. The Mothers
11. Orion
12. Stay There
13. Home At Night
14. Intermission
15. Lexin Returns
16. The Clergy
17. Prepare For War
18. The Big Snit
19. Silver Princess
20. A Life In Review
21. Metamorphosis
22. Stained Hearts
23. Let Go
24. We Don’t Deserve Dogs

Venez donc discuter de cette chronique sur notre forum !