Sous cette chaleur capable de faire fondre un médiator sur un ampli Marshall, Nervosa débarque avec la délicatesse d’un camion-citerne lancé à pleine vitesse dans une descente des Dolomites. Et franchement, ça fait du bien. Parce qu’à force de voir le Metal moderne se transformer en concours de gaines abdominales Instagram et de refrains calibrés TikTok, entendre un groupe décider de simplement… cogner très fort… relève presque du geste révolutionnaire sud américain...
Nos Amazones gréco-brésiliennes ont donc décidé de battre le fer tant qu’il est encore en fusion nucléaire depuis le gigantesque schisme de 2020. Une implosion façon supernova thrash où Fernanda Lira et Luana Dametto partirent fonder Crypta, laissant Prika Amaral seule capitaine à bord d’un navire en flammes. Beaucoup imaginaient alors assister à un naufrage. Grave erreur. Car depuis l’arrivée de la guitariste grecque Helena Kotina, officiellement intégrée en 2022 après son passage chez Paul Di’Anno, la machine Nervosa ressemble davantage à un moteur de dragster bricolé dans un bunker brésilien sous 46 degrés à l’ombre. Et Slave Machine transpire littéralement cette chaleur-là.
Pas celle des plages de Rio et des cocktails avec mini-parapluie. Ben non Kev, en effet, notre camarade chroniqueur avait une autre image au fond des yeux, celle des atouts de la brésilienne plagiste. Des enfants lisent ici... pfff : La vraie chaleur. Celle du bitume qui ondule. Des amplis qui sentent le composant électronique. Des loges sans climatisation où l’on survit à coups de bière passable et tiède et de serviettes humides posées sur la nuque avant de retourner décapiter des armées de tympans.
Trois années auront été nécessaires pour façonner ce sixième album, successeur du déjà très solide Jailbreak. Et dès les premières secondes d’Impending Doom, Nervosa attaque comme un coureur échappé à 80 kilomètres de l’arrivée, sans aucune stratégie rationnelle, simplement animé par cette envie magnifique de tout faire exploser avant de mourir dans le fossé.
Mention aux riffs, taillant comme des lames rougies au chalumeau. Mention spéciale à la section rythmique, le concasseur industriel réglé sur « apocalypse tropicale ».
Et le chant de Prika ? Clairement la progression la plus spectaculaire du disque. Là où certains voyaient encore une chanteuse “par nécessité” sur Jailbreak, elle impose désormais une voix rugueuse, rageuse, beaucoup plus maîtrisée, capable de tenir l’ensemble avec une vraie personnalité.
L’ambiance générale de Slave Machine reste extrêmement sombre. Clips post-apocalyptiques, esthétique noire de suie, humanité en décomposition lente… Nervosa ne cherche jamais à faire la fête. Ici, on avance dans des ruines fumantes, un lance-flammes dans une main et une Jackson dans l’autre.
Mais derrière cette brutalité permanente, le groupe affine aussi son écriture. La chanson-titre Slave Machine démontre parfaitement cette évolution : riffs tranchants, solos mélodiques parfaitement amenés, dynamique ultra-efficace… Helena Kotina y brille avec une élégance technique remarquable. Et c’est peut-être là la seule frustration du disque : on aimerait parfois l’entendre encore davantage tant son jeu apporte une vraie identité au groupe.
Même constat sur Ghost Notes, Beast of Burden ouCrawling For Your Pride, véritables rafales thrash où planent autant l’ombre de Destructionque celle de Testamentpériode Demonic. Ça tabasse sec, mais sans tomber dans la caricature bourrine. Les riffs restent mémorables, les structures respirent, et quelques mélodies viennent régulièrement éclairer ce gigantesque brasier métallique.
Et puis il y a ce groove moderne, presque insidieux, qui s’infiltre partout sans jamais trahir l’ADN old-school revendiqué par le groupe et chevillé aux corps et à l’âme. Une sorte de mutation naturelle née des tournées marathon, des festivals écrasés de soleil et des kilomètres d’asphalte parcourus à défendre cette musique avec une foi implacable.
Car oui, Nervosa vit aujourd’hui comme un groupe qui a faim, ou en politiquement incorrect, qui a la dalle. Faim de scène. Faim de reconnaissance. Une faim de Louves prêtes à tout pulvériser avant que le moteur n’explose. Et ça s’entend.
Morceau après morceau, concert après concert, album après album, les Brésiliennes enfoncent le clou avec une régularité presque inquiétante. Brutal, mélodique, féroce, accrocheur… Slave Machine réussit surtout quelque chose de précieux : donner envie de réécouter du thrash moderne sans avoir l’impression d’ouvrir un manuel de recyclage des années 80. Comme notre éminent Ced le souhaiterait, en voici une traduction imagée plus propice à le renseigner...
Au final, cet album agit un peu comme ces attaques suicidaires dans les grands cols italiens : objectivement déraisonnables, parfois excessives, mais absolument magnifiques lorsqu’elles réussissent. Et ici, elles réussissent pleinement.
Alors non, vous ne deviendrez probablement pas des esclaves dociles de cette machine infernale. Mais après quelques écoutes, il y a de fortes chances pour que vos cervicales, elles, commencent sérieusement à rendre les armes. Les filles de Nervosa à découvrir très vite sur scène, et surtout vivement recommandées par le Mini Diable Bleu.
Tracklist de Slave Machine : 01. Impending Doom 02. Slave Machine 03. Ghost Notes 04. Beast of Burden 05. You Are Not a Hero 06. Hate 07. The New Empire 08. 30 Seconds 09. Crawling for Your Pride 10. Learn or Repeat 11. The Call 12. Speak in Fire