BEYOND THE STYX "Divid",
CRIPPLED BLACK PHOENIX "Sceaduhelm",
ARMORED SAINT "Emotion Factory Reset",
THE MOON AND THE NIGHTSPIRIT "Seed Of The Formless",
VANIR "Wyrd"
Le 21 septembre, pendant que la Journée internationale de la paix tente péniblement de rappeler à un monde devenu sourd à toute philanthropie que la non-violence et le cessez-le-feu mériteraient encore une petite place dans nos agendas, Sworn nous propose une autre façon d’envisager la disparition de toute chose. Pas de char d’assaut, pas de drones pilotés du bistrot, pas de super-héros plantant fièrement leur drapeau sur les ruines d’une école : ici, c’est carrément l’Univers qui entre dans la ligne de mire. Et il n’est pas certain qu’il en sorte vivant.
Avec Null Crowned the Infinite, son cinquième album, le groupe norvégien originaire de Bergen déroule en six chapitres un véritable cycle cosmique : le néant, l’étincelle initiale, la naissance de l’existence, son expansion, l’entropie puis l’effondrement et, finalement, le retour au vide. Ou peut-être pas tout à fait, puisque ce vide pourrait bien être le point de départ d’un nouveau cycle. Une histoire finalement assez simple dans son principe, mais suffisamment vertigineuse pour éviter de nous faire regretter nos cours de physique du lycée. Amies lectrices et amis lecteurs, je vous prie de bien vouloir me pardonner ces interprétations pseudo-métaphysiques : elles ne peuvent découler que d’un cerveau malade. En revanche, ce qui est sûr, Sworn ne se contente jamais d’illustrer musicalement son concept à grands coups de « cosmos », « étoiles » et « néant » : le propos sert de cadre à une musique qui possédait déjà, sur leur galette précédente, une sacrée personnalité.
Le black Metal mélodique reste toujours le socle de l’édifice. Les tremolos, les accélérations, les blasts et cette voix noire, haut perchée, presque spectrale, installent immédiatement une atmosphère froide et menaçante. Sworn donne l’impression de ne pas transformer cette noirceur en tunnel sans issue. Les guitares rythmiques martèlent, épaisses et sombres, les nappes de claviers oppressent, tandis que les guitares solistes prennent régulièrement de la hauteur, s’échappent du mur de son et viennent déposer au-dessus de cette matière sombre des lignes mélodiques étonnamment lumineuses. C’est précisément dans cette opposition que réside une grande partie de la force de l’album : la musique est très sombre, parfois franchement oppressante, mais elle respire constamment par le haut. Pour bien imager le propos, regardez le fond des vallées alpines. L’hiver, il est sombre, froid, brumeux, alors que les hauteurs sont sous le soleil, lumineuses et réchauffantes...
Le groupe pousse d’ailleurs très loin son travail mélodique. Les guitares ne sont pas simplement là pour accélérer ou remplir l’espace entre deux hurlements. Elles ouvrent des perspectives, installent des reliefs, prolongent les morceaux et savent parfois se faire presque aériennes. Certains passages flirtent avec le heavy Metal classique, le power Metal (mouais, là, je pousse le délire assez loin...) ou le néoclassique sans jamais donner l’impression de chercher à changer de chapelle. Tout cela est absorbé par le langage de Sworn et revient finalement enrichir son black Metal plutôt que le diluer.
The Starless Origin, qui ouvre l’album avec ses douze minutes, donne immédiatement la mesure de cette ambition. Le morceau assoit l’ambiance, installe la tension et fait progressivement monter l’intensité avant que les guitares ne prennent leur envol. Null Crowned the Infinite et A Cosmic Storm poursuivent le job sur les contrastes, laissant les morceaux respirer avant de faire revenir la puissance. Fracture of Aeons concentre particulièrement bien la formule, avec un riff immédiatement indentifiable et des développements néoclassiques qui élargissent considérablement l’horizon du morceau. Quant à Circle of the Eternal, il referme le voyage en reprenant cette idée de cycle, dans une marche hypnotique qui finit par s’ouvrir sur une succession de soli et de tapping.
Techniquement, rien n’est laissé au hasard. Les guitares occupent le devant de la scène sans que les autres instruments disparaissent dans la brume, et le travail de Jens Bogren, qui assure la production avec Sworn ainsi que le mixage et le mastering, permet justement à cette musique très dense de conserver de la profondeur et de l’espace. Les différentes couches sonores restent lisibles, les tremolos conservent leur puissance et les envolées solistes disposent de suffisamment d’air pour ne pas devenir une simple couche supplémentaire dans le grand mille-feuille de l’Univers swornien.
Au Diable ce concept et sa mécanique instrumentale, Null Crowned the Infinite fonctionne surtout parce qu’il provoque une sensation assez particulière. On y ressent la noirceur du black Metal, son froid, sa violence et ses nombreuses inquiétudes, mais également une forme d’immensité presque lumineuse. La voix peut certainement rebuter les auditeurs peu familiers du genre, tant elle est sombre et abrasive, mais elle constitue ici un contraste essentiel avec les guitares qui, elles, semblent régulièrement chercher une issue vers la lumière. Mon morceau préf est The Entropic Void, et comme d’hab, par fainéantise, par lâcheté aussi, je vous laisse le découvrir de votre côté. Perso, j’y adore les riffs qui tapissent l’ensemble de la piste... et quant au solo final, Waouh !
C’est donc une drôle d’utopie profondément sombre que Sworn relate, mais dans un habit qui ne l’est jamais totalement. Le disque avance dans les ténèbres avec des rythmiques qui martèlent, des guitares qui lacèrent et un chant qui semble provenir d’un endroit où l’humanité aurait déjà disparu. Et pourtant, au-dessus de cette nuit absolue, les mélodies s’élèvent. Elles donnent de l’espace, de l’air et parfois même une étrange sensation de beauté.
C’est probablement là que Sworn réussit son coup. Null Crowned the Infinite parle de la disparition de toute chose, mais il ne donne jamais l’impression d’être lui-même en train de disparaître dans un brouillard sonore. L’Univers peut bien retourner au néant, Sworn aura au moins pris le temps d’y coller quelques magnifiques solos de guitare et des riffs acérés avant de couper définitivement les lumières. Toujours aussi merveilleuse cette formation, qui monte, qui monte...
Alors, en ce qui concerne le paradoxe des derniers combattants de la paix, bien isolés sur notre belle planète, et alors que le 21 septembre nous rappelle officiellement que l’humanité ferait bien de se calmer un peu, Sworn nous emmène vraiment au plus loin de ce grand merdier. Après les concours de gros Kiki, les ruines construites sur les replis identitaires, l’anéantissement de tout espoir des pauvres gosses, les conflits pour deux barils d’Oil et les apocalypses de pacotille, le groupe nous propose la solution ultime, celle d’attendre patiemment la fin du terrain de jeu. Plus de nations, plus de frontières, plus d’armées, plus de conflits, et évidemment plus de gros débiles. Juste le cosmos, son expansion infinie, son effondrement et un grand retour au néant salvateur.
Une paix absolue, en quelque sorte. Il fallait juste attendre la fin de l’Univers pour l’obtenir. Jeunes impatients, va... Tenez bon, les filles et les gars, soldats et soldates de la Paix. Pour les autres, rompez !
Tracklist de Null Crowned the Infinite : 01. The Starless Origin 02. Null Crowned the Infinite 03. A Cosmic Storm 04. Fracture of Aeons 05. The Entropic Void 06. Circle of the Eternal